Les Origines de la Bipédie Revisitées : Une Marche entre Arbres et Sol
La question de savoir quand et comment nos ancêtres ont commencé à marcher sur deux jambes a longtemps fasciné les scientifiques. L’hypothèse classique, celle de la « savane », suggérait que la bipédie avait émergé comme une adaptation aux vastes étendues ouvertes. Mais une nouvelle étude bouscule cette vision, nous invitant à imaginer nos premiers pas dans un tout autre décor.
Publiée dans la revue *Science*, une équipe de chercheurs dirigée par le Dr. Yohannes Haile-Selassie du Musée d’histoire naturelle de Cleveland a mis au jour des fossiles cruciaux d’*Ardipithecus kadabba* dans la région de l’Awash central en Éthiopie. Daté entre 5,8 et 5,2 millions d’années, cet hominine, déjà connu par d’autres fragments, nous livre désormais un indice majeur : un métatarsien du quatrième doigt de pied, presque complet.
L’analyse de cet os de pied est révolutionnaire. Il révèle qu’*Ardipithecus kadabba* possédait une voûte plantaire, une caractéristique essentielle pour la marche bipède, permettant d’absorber les chocs et de propulser le corps vers l’avant. Cependant, cet hominine conservait également un gros orteil divergent, capable de saisir des branches. C’est une combinaison inédite qui remet en question la linéarité de notre évolution.
Cette découverte suggère fortement que la bipédie n’est pas apparue exclusivement en milieu ouvert. *Ardipithecus kadabba* aurait évolué dans un environnement boisé, utilisant une forme de locomotion mixte : il marchait au sol sur deux jambes, mais était aussi capable de grimper aux arbres et de s’y déplacer en s’agrippant avec ses pieds. La bipédie aurait été une stratégie complémentaire, non exclusive, à un mode de vie arboricole.
Cela contraste avec des hominines plus tardifs comme *Australopithecus afarensis* (Lucy), dont le pied était pleinement adapté à la bipédie terrestre, sans gros orteil préhensible. Les « Ardipithèques » (comme *A. ramidus* et *A. kadabba*), ainsi que *Sahelanthropus tchadensis* (Toumaï) et *Orrorin tugenensis*, semblent représenter des formes de bipédie très anciennes et encore partielles, témoignant d’une transition progressive. Le gros orteil se serait aligné avec les autres bien plus tard, marquant une adaptation complète à la marche terrestre.
En somme, la bipédie est un trait bien plus complexe et diversifié qu’on ne l’imaginait. Loin d’être une adaptation unique à la savane, elle aurait émergé très tôt, il y a près de 6 millions d’années, dans des environnements boisés, comme une forme de locomotion « à la carte », permettant de naviguer entre la canopée et le sol. Nos origines sont moins linéaires et bien plus fascinantes, révélant une mosaïque de compétences qui a façonné notre marche unique.